C'était prévu!

Cinq ans de contrôle de la disponibilité des chômeurs

En 2oo4 s’élabora un nouveau type de contrôle parallèlement à la suppression du système de double pointage mensuel, une pratique soudain décrite par le gouvernement -à juste titre- comme humiliante pour les chômeurs. Présentée comme une mesure positive d’accompagnement des demandeurs d’emploi, le nouveau système recelait en lui une inutilité et une humiliation encore plus intenses, pesant en permanence sur les personnes qui les subissent. Si une utilité existe, elle est plutôt à rechercher du côté des volontés de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB).

Inlassablement depuis cinq ans, les chômeuses et les chômeurs s’interrogent sur la signification du mot ‘accompagnement’, dès lors qu’ils doivent se présenter dans les bureaux de l’Office National de l’Emploi (Onem) comme à un examen scolaire, pour y montrer des preuves de recherches d’emploi dans une société où ce dernier est de plus en plus rare. En effet, en quoi consiste l’aide aux personnes en difficulté lorsque celles-ci doivent signer un ‘contrat’ où elles s’engagent à réaliser telle ou telle action de recherche, alors qu’en parallèle l’Onem lui coupe les vivres durant la période de réalisation des actions exigées?? Mais surtout, en bout de processus, qui se préoccupe de ce que deviennent les personnes qui ne répondent pas aux exigences et sont exclues définitivement du droit aux allocations de chômage??

Motivations de l’instauration de ce contrôle.
L’Onem créa un nouveau segment dans son organisation, le ‘Service Dispo’, abréviation bureaucratique interne de ‘disponibilité sur le marché de l’emploi’; c’est bien cela qui est contrôlé et désiré : une présence maximale des chômeurs sur le marché du travail, pour y peser d’un poids optimal. Depuis des années la FEB réclamait une mise sous pression accrue du marché du travail, débouchant par exemple sur un allongement de l’âge de la retraite qui replaça les travailleurs âgés sur le marché. De fait, plus les individus sont nombreux pour peu de travail disponible, plus ils sont en concurrence. La même logique motive le contrôle des chômeurs, plaçant plus intensément chaque chômeur en concurrence avec tous les autres.
Au sein d’une procédure en plusieurs étapes et différents rendez-vous, le gouvernement força donc les chômeurs à prouver une recherche frénétique de travail. Sur l’entièreté du territoire de la Belgique, cette recherche poussée jusqu’à l’irrationnel représente un gigantesque tas de lettres de sollicitation d’emploi, de déplacements, de demandes de justification d’une postulation, d’inscriptions en formation, etc. L’image mentale est celle d’une fourmilière, aux centaines de milliers de membres courant dans tous les sens pour répondre aux attentes bureaucratiques de l’Onem. Cette idéologie concurrentielle réalise ici une formidable pression, à la baisse, sur les salaires et les conditions de travail de l’ensemble des travailleurs.
Une assurance digne de chômage est donc l’assurance de salaires dignes dans l’ensemble du monde du travail, dès lors, il serait bon d’éviter l’animosité entre travailleurs et chômeurs, une réalité bien pratique aux yeux de la FEB. La position des organisations syndicales sur ce contrôle discrédite totalement, s’il en était besoin, leur volonté de se présenter comme un contre-pouvoir crédible. Quelques sections locales protestèrent très timidement lors de la parution de la loi, mais le contrôle fut avalisé par les syndicats dès son entrée en vigueur. Par la suite, les organisations évitèrent durant des années de prendre position face au désastre en cours, s’échappant du débat en déclarant attendre une évaluation officielle du système. L’an dernier, en cœur avec le gouvernement, les syndicats signèrent cette évaluation, affirmant en substance qu’il s’agit d’un bon système.

Des contrôleurs qui ne disent pas leur nom.
Afin de réaliser ce contrôle du comportement de recherche d’emploi, le gouvernement créa une nouvelle catégorie de fonctionnaires au sein du Service Dispo : ces contrôleurs furent nommés ‘facilitateurs’, un mot inexistant dans la langue française. L’administration engagea ces travailleurs sur base d’un profil social, maintenant de cette manière dans leur formation le mythe d’un apport d’aide vers les chômeurs. Saisissant progressivement l’essence de leur rôle, ces fonctionnaires d’un genre nouveau réalisent depuis un turn-over sans doute record au sein de l’administration de l’emploi.
Certains parmi eux exposent ne pas vouloir travailler dans leur ville, de peur de rencontrer les gens sanctionnés par leurs soins, ils témoignent également de la tension palpable dans les bureaux de l’Onem, des vigiles sont engagés, l’aménagement des locaux se réfléchit en fonction des risques de violence… Le moment du contrôle, dans ce lieu clos, est un concentré des tensions sociales portant sur les droits les plus fondamentaux, tels que pouvoir manger et se loger. Parmi les contrôleurs, ceux détenant la plus grande longévité à leur poste doivent inévitablement s’être familiarisé avec les conséquences dramatiques de leurs actes quotidiens; ou considérer ne pas avoir d’autre choix professionnel.

Conséquences sur la vie des chômeurs.
Les effets du processus sont nombreux et dramatiques, aux dimensions multiples. Les acteurs de la formation témoignent de la déstructuration de leur travail, des individus s’inscrivant avec pour seule motivation de fournir une preuve à l’Onem. Des travailleurs sociaux se déclarent enrôlés de force dans le processus de contrôle, obligés de signaler les absences aux formations ou encore de consacrer une part substantielle de leur temps à répondre avec leur public aux exigences de l’Onem. Des personnes analphabètes se voient notifier des actions à réaliser, telles qu’un nombre de lettres à écrire pour les employeurs. Pire encore, cette tâche est inscrite sur un document qu’elles signent sans en comprendre le contenu.
Les rendez-vous étant fixés par période de seize mois, même les chômeurs qui répondirent avec succès aux exigences des contrôleurs sont rappelés pour une nouvelle évaluation de leur comportement. En seconde ou troisième procédure, ils constatent alors l’accentuation des exigences, couplée au fait que dans une conjoncture économique inchangée ou pire, le simple fait d’être encore au chômage seize mois plus tard est un motif de suspicion et d’aggravation des sanctions. Face au harcèlement et aux exigences toujours grandissantes, certaines personnes décrochent et disparaissent en cours de procédure, d’autres sont exclues au terme de celle-ci. Il s’agit au final d’une limitation de fait des allocations de chômage dans le temps, en écrémant progressivement par le bas, au sein des plus fragiles.
Après cinq ans d’application, les exclusions définitives du droit aux allocations de chômage se chiffrent à plus de huit mille. Que deviennent les êtres humains qui en (sur)vivaient?? La fédération des CPAS wallons déclare que 38% des sanctionnés introduisent une demande d’aide sociale à leurs institutions, un transfert de la pauvreté intenable pour leurs budgets. On ne sait exactement ce que deviennent les autres 62%. Des témoignages rapportent l’accroissement de la solidarité familiale pour pallier à la suppression de la solidarité sociale, un mouvement précarisant davantage les familles pauvres. Certains exclus de l’Onem vont grossir l’armée des travailleurs au noir, accroissant de cette manière les économies des employeurs en charges sociales. D’autres témoignages encore exposent la montée en flèche de la prostitution occasionnelle, ou simplement régulière en guise de source principale de revenus. Au sein des chômeurs se trouvent des personnes dans une situation de désocialisation déjà avancée, parmi lesquelles certaines sont acculées par les dettes d’une existence au sein de la société de consommation. Dans ce parcours, soudain, le facilitateur envoie le coup fatal et rompt le dernier fil social, c’est ainsi que les associations d’aide aux sans-abri rapportent leurs rencontres avec les exclus de l’Onem parmi le peuple de nos rues.
Tout cela était prévisible en 2004, au moment de l’instauration du plan de contrôle des chômeurs, et se réalise sous nos yeux : une précarisation exponentielle de notre société.

Cinq ans plus tard, le contexte.
Nous traversons une nouvelle période de crise, en réalité structurelle avec des moments plus affirmés, dont les conséquences sociales sont lourdes. Des sommes gigantesques d’argent public, prétendument inexistant pour les politiques sociales, servirent récemment à renflouer les banques ou certaines entreprises, au bord de la faillite suite aux réactions en chaîne de manœuvres frauduleuses, ou simplement des actes de la routine capitaliste. Depuis les récentes révélations des conséquences de notre système économique, quasiment plus un jour ne s’écoule sans l’annonce de licenciements dans tous les coins du pays.

Dans seize mois ces travailleuses et ces travailleurs, jetés par les conséquences de cette crise, vont comme tous les chômeurs être convoqués à l’Onem. La machine est lancée et, pour l’instant, rien ni personne ne l’arrête. Licenciés en pleine crise financière, ces chômeuses et chômeurs frais encaisseront-ils aussi facilement sans réagir l’humiliation d’un contrôle de leur comportement de recherche d’emploi ? En attendant de le savoir, que prévoyons-nous??
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C’est ta vie qui est un échec, ce n’est pas du tout la société qui est
en échec de te fournir un travail. C’est extrêmement dévalorisant.

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