Depuis la périphérie

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Lorsque le regard lorgne vers le centre, il voit des personnes s’activer dans de grands immeubles à la recherche de ce qu’il s’agirait de faire pour d’autres. Par amour du prochain, par conviction ou par nécessité, par le hasard de la vie, ces gens se retrouvent là, à faire ce travail de tri. On les appelle comme ça les trieurs. Toute la journée ils classent, ils sélectionnent, ils définissent, orientent une masse d’information indifférenciée. Ils relaient aussi les décisions des uns, en convoquent d’autres. Les trieurs sont nombreux, et leurs rôles sont variés ; ils n’occupent pas tous les mêmes étages de leurs grands immeubles.

Ceux au plus près de la terre rencontrent quotidiennement quelques échantillons de cette masse indifférenciée. Toutes les demi-heures ils voient s’incarner devant leur bureau un Numéro d’Identification de la Sécurité Sociale sélectionné par l’ordinateur. Les 16 NISS d’une journée sont pour eux l’occasion de nourrir la grande base de données, de la diriger localement. Chaque NISS quelconque se verra donc appliquer une grille d’évaluation du comportement à laquelle il devra répondre dans les termes prévus par les bureaux du haut. Selon les options, le trieur de base optera donc au choix pour une seconde chance (devenir capable de répondre à ce qui est demandé), une exclusion ou une future convocation. Enfin tous les trois mois, cette masse d’information est mise en casse, en courbes et camemberts, puis dirigée vers d’autres grands immeubles.

Or pas plus que les NISS, les Trieurs n’existent. Ils sont un numéro de référence interchangeable. Entre eux, dans leurs codes, ils se nomment selon toutes les déclinaisons numériques possibles, les D29/560/72/K12. Dans ce monde de nulle part les NISS sont tenus par les Trieurs grâce au pouvoir si virtuel et si concret de l’argent. Sans monnaie plus de NISS et plus de Trieurs, c’est la condition de l’échange : de l’argent contre la soumission aux procédures de contrôle.

Ce regard posé vers le centre est un point de vue depuis la périphérie. Depuis là, nous regardons leurs manières de se présenter, de s’agiter. Nous sommes leur matière, leurs objet d’application… en deux mots nous sommes leurs NISS. Mais que se passe-t-il quand des NISS se mettent à se rassembler? Que font-ils, alors, de leurs assignations administratives, de leurs définitions d’existence par la négation (sans emploi, sans contrat)? Seraient-ils capables de devenir autre chose que des créatures définies, occupées à faire des formations, à correspondre aux demandes des trieurs et à chercher de l’emploi?

La première tentative pour se démêler de ce genre d’histoire est de faire un pas de coté. Déjà de soi-même et de ce NISS qui habite en soi. De ce décalage peut s’opérer une envie de rencontrer d’autres décalés, et de proche en proche, se matérialiser autour d’un désir, d’un nous. Un nous balbutiant, pris dans cette assignation administrative de chômeur, un nous en réaction à la violence des trieurs, à la pauvreté des allocations, à toutes ces paroles professées sur le dos des chômeurs... Un nous qui se déplace, dans le désir d’affirmer d’autres formes de communauté de condition. On trouve là un paradoxe que tous les insultés, les parias, les assujettis connaissent bien : s’emparer collectivement de la disqualification (salles nègre, gai, ou chômeur) et la retourner contre ceux là même qui la professent et organisent sa possibilité. Faire exister ce nous, donc, en créant un décalage vis-à-vis des formes d’assignation administrative, de pouvoir et de discours. Autrement dit, la première tentative c’est déjà d’apprendre à se positionner dans cet écart, et de lui rendre son sens.

La seconde est d’apprendre à voir depuis la périphérie. Il s’agit, d’abord, de saisir ce nous par son envers, l’endroit étant le regard du centre. Une première évidence s’impose : à la question «que fais-tu?», il est difficile de répondre en invoquant le NISS de l’unité : «je suis chômeuse». Tactique, soit dit en passant, utile pour arrêter la discussion avec tous ceux et celles épris de l’autre versant de l’unité, celui du travail. La réponse, si réponse il doit y avoir, se conjugue au pluriel. «Je suis» ou plus exactement «je fais» ça et ça et ça et… Et au fur et à mesure des années le pluriel se fait plus consistant : tantôt j’ai été guerrier contre ma famille, l’institution, la bêtise; tantôt je ne m’en souviens plus, j’ai passé mon temps à répéter des habitudes; tantôt j’ai aimé; tantôt je tentais d’apprendre à ne rien faire; tantôt encore je ne comptais plus mes heures, j’étais débordé par mon travail. Dans une vie, dans une journée, un moment, le pluriel est de mise, toujours.

Alors, apprendre à voir depuis la périphérie, c’est devenir sensible à cet envers du décor, à toutes ces différences qui bruissent, s’agitent en-deçà, à coté de ce grand UN du centre. Le NISS disparaît comme forme d’assignation collective au profit d’une multiplicité d’histoires, de récits et de conditions. L’usage du chômage se voit également multiple, pluralisé. A la forme vide et quelconque du NISS s’adjoignent des paysages nouveaux. Il devient l’occasion de nouvelles rencontres à la vie, où l’impératif productif cède la place à des rythmes à la fois plus lents et plus construits, à des occupations gratuites vis-à-vis de soi-même et des autres, à des formes d‘échange, de palabre entre amies, en famille où a travers des projets sociaux, culturel, des histoires de désirs, de choix… L’alternative infernale des grandes binarités exclusives entre travail et chômage - actif et inactif - est dissoute. Les liens sociaux tissés dans le travail et la solitude, l’isolement, la perte de repères dûs au chômage font petit à petit place à un univers bigarré, coloré. On découvre alors toutes formes de pratiques, de relations qui recoupent et découpent ces fixités binaires. Le problème change aussi d’horizon : il ne s’agit plus de trouver un emploi, mais d’augmenter nos revenus et d’arriver à structurer matériellement nos activités dans le temps, les durées. Difficile tâche à réaliser dans un milieu si hostile, avec évidemment comme élan premier le désir de se dégager mentalement du poids moral de l’idée toute faite du travail, de cette culpabilité que l’on fait s’insinuer en nous (fainéants, profiteurs)... Pour se libérer de cette épée de Damoclés suspendue au-dessus de nos têtes : toutes les mesures de contrôle des chômeurs.

Adopter cette position, depuis ce nous chômeurs et chômeuses, cultiver ce point de vue de la périphérie nous ouvre alors à une manière d’habiter l’histoire et le présent. Il s’agit de refaire vivre une histoire tue, détruite lors de la grande confiscation des caisses de solidarités par son Etatisation et son passage dans l’anonymat (NISS). Retisser cette histoire c’est à la fois rendre mémoire à tout ceux et celles qui ont décidé de s’organiser pour se donner les moyens de faire grève, de se protéger des maladies. Mais c’est aussi à travers cette mutualisation des ressources et des forces une invitation à prolonger leur cri : on ne s’en sort jamais seul, on n’a besoin de cultiver du commun. Cette histoire est comme une leçon, un apprentissage : lorsque le commun se voit traduit dans des termes et des catégories générales s’opère sous nos yeux la destruction de ce qui a rendu possible une pensée et des formes de résistance pour ceux et celles qui l’ont fait exister. C’est cette destruction et cette oubli, au nom du progrès, qui a, non seulement, produit cet machine à triage sur une population quelconque (NISS) mais aussi ce retournement de situation où le chômeur devient le seul responsable (c’est-à-dire le coupable) de la guerre économique. Mais cette leçon, cent fois répétée, nous enseigne aussi le risque à ne pas cultiver et protéger nos propres inventions collectives et à ne pas penser les effets de nos propres réussites.

Aujourd’hui, pour nous, tisser ce lien, actualiser ce regard et cette position nous donne de la force pour résister à l’entreprise de culpabilisation et de psychologisation généralisée. Non, nous n’avons pas cherché à être chômeuses, c’est le seul endroit où l’on peut trouver de l’argent pour payer les loyers, la nourriture…et développer nos activités. Non, ce n’est pas notre faute si ce système fonctionne par destruction massive de postes d’emploi, de modes de vie et des ressources environnementales; et oriente l’offre de travail vers le tout commercial et sécuritaire. Non, vous n’arriverez pas à nous faire croire que le problème est le chômage et singulièrement les chômeurs quand depuis prés de trente ans tout les békés du monde et les rentiers de la finance s’en foutent plein les poches. Non, on refuse de prendre sur nous et d’adhérer à votre violence, à celle que tous les jours les grands parleurs des ondes s’empressent de taire. La violence, simple, coutumière et brutale des logiques d’expropriation des savoir faire, d’extorsion de la plus value, des modes d’organisation et/ou d’évaluation du travail qui poussent les travailleurs à bosser plus pour moins d’argent; l’abrutissement, la bêtise et le non sens pour une grande majorité de salariés d’effectuer des tâches répétitives ou de vendre des produits dont ils sont les premiers à n’en avoir rien à foutre, on la tait. Cette violence multiforme - avec tout se qu’elle comporte comme dépréciation de soi, de stress, d’épuisement physique, mental et évidemment de restructurations, de licenciements - produit pour une grande part le chômage. Et cette condition pour nombre de chômeurs est plus subie que détournée, contournée, ré-appropriée.

Mais quand cette condition devient l’expérience de nouveaux rapports à la vie, aux autres, au temps, à la création, à la réalisation d’activités autonomes, on commence à apprendre à voir différemment ce qui nous entoure. On politise une situation, et on apprend à se positionner. Un chemin s’ouvre alors, fragile, partiel et local, en marge, toujours à la limite du chaos qui n’est plus pris sous le signe d’un manque ou d’un déficit, mais comme l’occasion d’une recherche de forces et de capacités d’agir.
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Depuis quand le chômage est passé de la fête au deuil?

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